Marcel Mini:” la matière est dans mon travail ce que représente le sang pour le corps humain”
By Doha El Mol
L'entretien avec l'artiste Marcel Mini nous plonge dans des mondes où la matière et l'âme se confondent, où les matériaux ne se contentent pas d'être des outils bruts, mais se transforment en entités vivantes, portant le battement de la mémoire et ouvrant des portes à la découverte de soi et de l'existence. Dans ses œuvres, la matière ne se limite pas à un simple médium technique, mais devient un partenaire du récit, et les formes et couleurs s'harmonisent pour créer un langage visuel qui dépasse les frontières traditionnelles de l'art plastique. Chaque tableau de Mini est un voyage sensoriel, naviguant entre la réalité et l'imaginaire, entre les racines culturelles et les identités en constante évolution, entre la terre et le ciel, dans une quête continue pour comprendre l'humain et son existence dans ce monde.
Les œuvres de Mini tirent leur force de cette dualité fascinante entre le mythique et le moderne, où l'identité n'est pas enfermée dans un cadre figé, mais célébrée pour sa flexibilité et sa capacité à s'adapter aux transformations culturelles et existentielles. Mini réinvente l'héritage africain de manière non conventionnelle, refusant de réduire l'art à une nostalgie folklorique ou à une répétition excessive. Il cherche à redéfinir l'identité de manière à transcender le temps et l'espace.
À travers cet entretien, nous découvrirons comment Mini perçoit le rôle de l'art dans l'exploration des grandes questions existentielles : D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Des questions anciennes, mais qui se renouvellent à chaque instant de ses réflexions artistiques, donnant à ses œuvres bien plus que de simples admirations visuelles ; elles deviennent une invitation à une réflexion profonde et à un questionnement incessant sur notre destin en tant qu'êtres humains.
- Dans vos œuvres, la matière — argile, sable, kaolin — occupe une place dominante, mais elle ne reste jamais brute : elle devient un corps vivant, vibrant de rythme et de symboles... La matière, pour vous, est-elle simplement un médium artistique, ou bien un être chargé de mémoire et porteur de récit ?
Merci, votre question est pertinente. En effet à mon niveau la matière est dans mon travail ce que représente le sang pour le corps humain. Elle forme un tout homogène indispensable à mon travail. Je dirai qu'au delà d'être un médium elle se positionne comme l'âme qui soutient le récit. Elle est tout simplement le soufle de mon travail
. - Votre peinture semble s’apparenter à un rituel silencieux, presque sacré, tant l’organisation des formes et des couleurs évoque une liturgie visuelle… Peindre, pour vous, est-ce un acte spirituel ? Une forme de prière incarnée ?
Mon travail au delà d'être une série de questionnement sur l'existence et nos origines, est une invocation qui nous appelle à l'élévation et au rêve. Un rituel où la nature et toutes ces composantes occupent une place de choix. Cela s'illustre par ces formes énigmatiques croisant à la fois la flore, l'homme et l'animal. Ces personnages sortis de l'imaginaire sont les témoins de nos aspirations insaisisables mais aussi de nos espoirs. Le spirituel ne peut donc pas se dissocier de mon travail parce que là où il y'a le rêve se dévoile forcément l'esprit.
- L’héritage visuel africain imprègne profondément votre travail, mais il n’est jamais figé dans une nostalgie folklorique. Comment conciliez-vous fidélité à la mémoire et engagement dans un langage plastique contemporain ? Et l’art peut-il redéfinir l’identité sans l’enfermer ?
Je pense pour ma part que l'identité ne se force pas. Comme le disait un grand africain "le tigre ne crie pas sa tigritude" et aujourd'hui l'universalité culturelle nous l'exige. Un chinois qui réalise une oeuvre devrait-il forcement y inscrire du chinois pour marquer son identité ? Un africain doit-il orner ses oeuvres de cauris ou d'autres matériaux s'y rapprochant pour affirmer son africanité? Je répondrais à ces deux interrogations par le négatif. Notre héritage nous appartient entant qu'enfant légitime, point besoin de le crier et c'est ce qui se reflète dans mon travail. Je terminerai pour dire que l'Art et la prison ne font pas bon ménage et moi je suis un esprit libre qui sans crier son identité ne la renie pas.
- Votre œuvre explore sans cesse des dualités : matière et esprit, racines et horizons, terre et transcendance… Ces oppositions traduisent-elles une vision existentielle de l’être humain, ou émergent-elles intuitivement de votre dialogue avec les matériaux et les symboles ?
Ces oppositions sont sans doute l'expression d'un besoin, d'une quête existentielle naturelle. Elles sont aussi intuitives en quelque sorte comme vous le dites.
-Pensez-vous que la peinture, aujourd’hui, ne peut plus se contenter d’être belle ou maîtrisée, mais doit devenir un manifeste, une interrogation visuelle portant un sens profond ? Et si c’est le cas, quelle est la question essentielle que vos œuvres cherchent à poser ?
Mes oeuvres posent essentiellement trois questions indissociables: D'OÙ VENONS NOUS? Pour faire allusion aux racines ou origines, QUI SOMMES-NOUS? Cette question évidemment m'amène à faire une introspection personnelle dans ma vie, elle me fait affronter mes fantômes et me fait prendre conscience de ma vulnérabilité mais aussi de ma valeur entant que être humain au service de l'humanité. OÙ ALLONS NOUS ? est l'interrogation ultime qui me hantera certainement jusqu'à l'arrêt de mon souffle, néanmoins elle m'ouvre plusieurs brèches et fait de moi le maître de ma destinée. C'est ce choix que j'ai fait en rêvant le monde positivement à travers mon art par ces couleurs douces et éloquentes appuyées par des formes expressives qui épousent finement le support en rendant hommage à la matière. À travers ma peinture je veux apaiser les coeurs et enfanter l'optimisme.
- Que signifie pour vous « creuser la mémoire » dans une œuvre plastique ? Est-ce une quête d’une vérité enfouie, ou bien une tentative de faire parler le silence collectif ? Et les symboles, à vos yeux, ont-ils ce pouvoir de condenser le temps et de révéler l’invisible ?
Creuser la mémoire pour moi c'est se référer au passé, replonger dans son histoire afin de s'en servir pour bâtir son futur, c'est une sorte de SANKOFA(retour au source). Les symboles utilisés dans mon travail sont des témoins du temps parce que les traces quelquefois ne s'effacent pas totalement, elles révèlent des messages enfouies, cachés, elles sont les voix des êtres invisibles.
- Votre art évolue entre nature et abstraction, entre formes organiques et imaginaires… Que recherchez-vous dans cet « entre-deux » mouvant ? Le flou visuel est-il, selon vous, un moyen de libérer le spectateur d’une lecture unique ?
Ce que je cherche ? Je dirai que je suis dans une quête d'expression permanente. Ce que vous qualifiez de flou visuel est pour moi une vérité intérieur, un besoin naturel à exprimer. La nature est mystère, il faut donc l'aborder comme telle, chercher à decoder son language pour être en harmonie avec elle et soi même.
- Certaines de vos œuvres semblent murmurer : « Au commencement était la matière, et au cœur de celle-ci, l’esprit »… Est-ce là votre postulat artistique ? Et l’art, en fin de compte, est-il pour vous une révélation de l’invisible plutôt qu’une simple reproduction du réel ?
Je pense que l'art dans sa configuration même émane de l'invisible étant donné que Toute création naît d'abord de l'esprit qui lui même demeure insaisissable donc invisible. L'artiste ne peut donc pas uniquement se contenter de reproduire le réel au risque de piétiner son sacerdoce parce que l'esprit parle et l'artiste exécute. Quand l'artiste refuse d'obéir à son esprit ses oeuvres deviennent insensibles parce qu'en réalité le physique ne peut se concevoir sans le spirituel.